Lea Baroudi

L’histoire de Lea

En 2015, de jeunes Libanais issus des deux camps d’un conflit vieux de plusieurs décennies se sont réunis pour monter une pièce de théâtre. Amour et guerre sur un toit : un conte tripolitain est une comédie inspirée de leur vie dans la ville de Tripoli, dans le nord du pays. Au début, les jeunes arrivaient armés aux répétitions. Ils devaient laisser leurs couteaux et leurs armes à feu dans un sac à ordures déposé à la porte d’entrée. Après des mois de répétitions, ils sont passés du statut d’ennemis à celui d’amis et se sont produits à guichets fermés dans tout le Liban. Lors de la dernière représentation, l’un des acteurs a pris un autoportrait avec les autres membres de la troupe. Derrière eux, un public hétéroclite les ovationne. Au centre se trouve Lea Baroudi. 

Lea Baroudi est médiatrice de paix et cofondatrice et directrice de MARCH, une organisation à but non lucratif qui utilise l’art, la culture et l’entreprise sociale pour favoriser la réconciliation et le dialogue entre des groupes opposés au Liban. 

À Tripoli, le quartier majoritairement sunnite de Bab al-Tabbaneh et le quartier à majorité alaouite de Jabal Mohsen sont séparés par une seule rue. Autrefois symbole de la prospérité de la ville, la rue de Syrie est devenue une ligne de démarcation lors de la guerre civile libanaise (1975-1990) et a servi de ligne de front dans un conflit vieux de plusieurs générations entre ces deux communautés. Entre 2008 et 2014, des violences ont éclaté à plusieurs reprises, faisant des centaines de morts et des milliers de déplacés, et détruisant les infrastructures de la ville. Lorsque la guerre a éclaté dans la Syrie voisine en 2011, les hostilités se sont intensifiées et les quartiers de Tripoli sont devenus le théâtre de batailles par procuration. Les fusillades ont cessé en 2014, mais la crise économique et les profondes divisions sectaires persistent.  

En travaillant avec les jeunes pour la pièce de théâtre, Lea Baroudi a constaté que le conflit sectaire était principalement causé par l’extrême pauvreté et la marginalisation. Les jeunes n’avaient pas d’espaces communautaires ni de moyens de gagner un revenu hormis le combat. En réponse, elle a ouvert un café culturel sur les anciennes lignes de front du conflit. Plus qu’un café, Kahwetna est le premier espace permettant aux membres des deux quartiers de collaborer à des projets créatifs et d’accéder à des possibilités économiques. MARCH a également créé deux entreprises sociales : Kanyamakan Designs, qui enseigne la fabrication de meubles, la broderie et la peinture sur bois, et l’initiative de construction BEDCO, qui fait participer les jeunes à la restauration de maisons et d’entreprises endommagées par le conflit.  

Pour son courage et son engagement à instaurer la confiance entre les communautés en guerre, Lea Baroudi a reçu de nombreuses distinctions, dont le titre de membre honoraire de l’Ordre de l’Empire britannique décerné par Sa Majesté la reine Élisabeth II. Pour Mme Baroudi, cependant, la plus grande récompense est d’assister à des transformations personnelles : voir des porteurs d’armes devenir des acteurs, des artistes et des charpentiers, ou de jeunes décrocheurs scolaires devenir des leaders de la réconciliation.

India Love Project

L’histoire de India Love Project

En quelques centaines de mots, Aamir Fahim raconte une grande histoire d’amour. Il décrit l’époque grisante où il a fait connaissance avec son épouse, Arsheen Kaur, dans une classe à l’université : « Notre amitié est devenue si intéressante que le soleil semblait se coucher plus tôt chaque jour, et chaque nuit paraissait être aussi longue qu’une semaine ». Il décrit les difficultés auxquelles ils ont été confrontés en tant que couple interconfessionnel issu de familles sikhe et musulmane. « Aux yeux du monde, s’aimer était un crime. » Il affirme qu’ils ont passé des mois à convaincre leur famille et leurs amis de se montrer favorables à leur relation. En 2017, ils se sont mariés en vertu de la loi spéciale sur le mariage, un cadre laïque qui permet à des personnes d’origines différentes de se marier. 

L’histoire d’Aamir et d’Arsheen est l’une des centaines d’histoires qui figurent sur le compte Instagram India Love Project. Lancé en 2020 par trois journalistes, India Love Project est une réponse au conservatisme croissant, à la polarisation religieuse et à l’intolérance à l’égard des unions intercastes, interconfessionnelles et LGBTQ+. L’organisation remet en question l’exclusion en partageant des histoires positives d’amour et de mariage en dehors des frontières traditionnelles de la foi, de la caste, de l’appartenance ethnique et du genre. 

Les relations non traditionnelles font souvent l’objet d’une forte opposition en Inde, où plus de 90 % des mariages sont arrangés, seulement 5 % environ sont intercastes et 2 % environ sont interconfessionnels. Les relations entre personnes de même sexe n’ont été dépénalisées qu’en 2018, et le mariage entre partenaires de même sexe reste illégal. Si les mariages intercastes sont en hausse, ils sont encore mal vus. Depuis quelques années, les mariages interconfessionnels sont criminalisés dans plusieurs États par des lois s’opposant à la conversion, qui reposent sur les accusations des nationalistes hindous selon lesquelles les hommes musulmans épousent des femmes hindoues dans le seul but de les convertir. Cette conspiration s’inscrit dans le cadre de la montée de la rhétorique intolérante en Inde.  

India Love Project exploite le pouvoir des médias sociaux pour promouvoir l’acceptation et le dialogue. Ce compte Instagram partage des histoires d’amour réelles pour contrer les récits diabolisant les unions non traditionnelles. L’initiative a reçu une grande vague de soutien. En ligne, et de plus en plus hors ligne, India Love Project crée des espaces sûrs pour que les couples puissent célébrer leur amour et trouver une communauté. Pour les soutenir davantage, l’organisation a commencé à mettre les couples en contact avec des avocats et des conseillers bénévoles, car les couples interconfessionnels se heurtent souvent à des résistances devant les tribunaux locaux.  

Dans un climat d’intolérance croissante et de rhétorique haineuse, India Love Project répond par l’amour. Une histoire à la fois, l’organisation affirme que l’amour prend de nombreuses formes et que toutes les relations amoureuses méritent d’être célébrées. Comme l’écrit Arsheen en réponse au message de son mari, aimer peut être l’acte le plus simple qui soit, mais aussi le plus courageux. « À tous ceux qui s’aiment, écrit-elle, continuez de vous aimer! » 

GIN-SSOGIE

L’histoire de GIN-SSOGIE

Quelque part en Afrique du Sud, des personnes croyantes LGBTQI+ forment deux cercles concentriques dont les participants se font face. L’animateur pose la question suivante : « Quels messages avez-vous reçus des autres sur le fait d’être un garçon ou une fille lorsque vous étiez enfant? ». Lorsque les participants ont parlé de leurs expériences, le cercle intérieur se déplace afin que chacun se retrouve face à une nouvelle personne. L’animateur pose la question suivante : « Quels sont les premiers messages que vous avez reçus concernant votre spiritualité et votre orientation sexuelle? ». Le cercle se déplace à nouveau. « Quels messages avez-vous reçus sur le fait d’être un « bon chrétien »? » Ces participants prennent part à une retraite de cinq jours organisée par le Réseau interconfessionnel mondial pour les personnes de tous les sexes, de toutes les orientations sexuelles et de toutes les identités et expressions de genre (GIN-SSOGIE). Une partie de la retraite est consacrée à l’examen de stratégies visant à transformer les points de vue sur le genre et la sexualité dans les communautés religieuses. Le GIN-SSOGIE aidera ultérieurement les participants à entreprendre avec confiance et compassion un dialogue avec les chefs religieux. Le GIN-SSOGIE contribue à garantir le respect des opinions, des valeurs et des droits des personnes de tous les sexes, de toutes les orientations sexuelles et de toutes les identités et expressions de genre. 

Les personnes LGBTQI+ sont confrontées à une discrimination, une violence, une persécution, une marginalisation et une criminalisation considérables. Dans de nombreux pays, le fait d’être homosexuel (ou transgenre) est illégal et parfois passible de peine de mort. En outre, de graves violations des droits de la personne sont perpétuées au nom de la religion et de la tradition. Dans certains contextes, les autorités religieuses alimentent l’hostilité en s’exprimant contre les personnes LGBTQI+ et en interprétant les doctrines religieuses de manière à les exclure et à promouvoir la violence à l’encontre de l’homosexualité et de la non-conformité au genre. Parmi les récits néfastes, on trouve l’idée qu’il existe un conflit inhérent entre le fait d’être une personne religieuse et le fait d’être LGBTQI+. 

Établi en Afrique du Sud, le GIN-SSOGIE est un réseau de 480 personnes et organisations de 92 pays qui luttent contre la violence et la persécution dont sont victimes les minorités sexuelles et de genre. Les programmes de plaidoyer du GIN-SSOGIE amplifient les voix des personnes LGBTQI+ de multiples confessions en provenance des pays du Sud et de l’Est dans les espaces politiques de haut niveau qui ont été dominés par les perspectives occidentales. En plus de préparer les personnes LGBTQI+ à engager un dialogue avec des autorités religieuses, les programmes du GIN-SSOGIE guident les autorités religieuses dans leur recherche de nouvelles compréhensions des récits religieux et dans la création de communautés confessionnelles plus inclusives. L’organisation développe également des ressources médiatiques, politiques et théologiques pour contrer les récits religieux discriminatoires et promouvoir la solidarité.  

Grâce au GIN-SSOGIE, davantage de personnes LGBTQI+ revendiquent leur foi avec confiance et l’utilisent pour renforcer leur plaidoyer. Le GIN-SSOGIE a démontré que la religion peut être un puissant levier d’inclusion; un lieu pour célébrer tous les êtres humains et pour s’assurer que chacun se sente en sécurité, respecté et libre de développer sa vie spirituelle. 

Build Up

L’histoire de Build Up

Imaginez qu’une organisation de consolidation de la paix en Jordanie veuille comprendre comment la polarisation autour de la religion et de la tradition se manifeste sur les médias sociaux dans son pays. Les normes religieuses et traditionnelles influencent-elles la manière dont les gens s’expriment? Quels sont les termes utilisés et par qui? Pour trouver des réponses, l’organisation se tourne vers Phoenix, un outil d’analyse des médias sociaux en libre accès créé par l’organisation à but non lucratif Build Up. 

Phoenix recueille des données provenant d’une centaine de pages Facebook et de comptes Twitter. Il organise les données, les rend anonymes, les classe et les étiquette de différentes façons. Par exemple, qui est à l’origine de la publication? Un chef religieux? Un influenceur sur les médias sociaux? Une organisation gouvernementale? Phoenix classe ensuite les données dans des graphiques en fonction de l’engagement, du sentiment et du réseau. Cela permet de repérer des tendances. Grâce à Phoenix, l’organisation jordanienne de consolidation de la paix a désormais une meilleure compréhension des conversations sur les médias sociaux concernant la religion et les traditions et, surtout, des possibilités d’intervention.  

Phoenix est l’un des nombreux outils créés par Build Up, un réseau mondial d’innovateurs qui utilisent la technologie au service de la paix. 

La polarisation est l’un des problèmes les plus urgents dans le monde, et l’espace numérique en est un élément clé. Les médias sociaux peuvent alimenter l’animosité entre les groupes politiques. Les algorithmes favorisent les contenus clivants qui attisent les émotions et stimulent l’engagement. Si l’on ajoute à cela la désinformation et le microciblage, c’est-à-dire la personnalisation en fonction des données, on obtient des réalités virtuelles différentes pour chaque individu. Il est donc beaucoup plus difficile pour les différents groupes de trouver un terrain d’entente. 

Build Up se concentre sur les interventions de consolidation de la paix axées sur la lutte contre les discours haineux et la polarisation en exploitant les technologies pour favoriser le dialogue inclusif et la cohésion sociale. Elle s’associe à des organisations du monde entier pour concevoir et mettre en œuvre des solutions technologiques innovantes aux conflits. Le travail de Build Up est vaste, allant de l’aide apportée à une commission électorale dans la région somalienne pour créer un robot WhatsApp afin d’offrir une formation à l’électorat dans les communautés éloignées, au soutien apporté aux organisations locales de consolidation de la paix pour amplifier les voix des jeunes et des groupes ethniques et religieux marginalisés. D’autres exemples incluent des jeux en ligne qui remettent en question les stéréotypes chez les jeunes Syriens, un robot conversationnel qui lutte contre la désinformation en ligne au Myanmar, et des consultations numériques avec des femmes au Yémen pour comprendre les dimensions sexospécifiques de la guerre. 

Si les technologies numériques peuvent constituer une menace pour le pluralisme, Build Up a montré qu’une utilisation innovante de ces mêmes technologies peut créer d’innombrables possibilités en matière de relation, de collaboration et d’inclusion dans le monde entier. 

Deeyah Khan

L’histoire de Deeyah

Dans une petite chambre de motel, la réalisatrice Deeyah Khan est assise devant Jeff Schoep, sa caméra en marche. Il est le chef de la plus grande organisation néonazie d’Amérique. Elle est une femme musulmane qui a été confrontée au racisme et à la misogynie toute sa vie, et pourtant, c’est elle qui a pris l’initiative de cette rencontre. Il a accepté de lui parler, mais seulement une heure. Mme Khan et M. Schoep ont finalement discuté pendant cinq heures. À un moment donné, elle lui montre une photo d’elle, alors qu’elle avait six ans, lors d’un rassemblement anti-extrémiste avec son père en Norvège. « Les personnes qui représentent ce que vous représentez ont fait en sorte qu’une enfant de six ans se sente détestée », dit-elle. « Comment vous sentez-vous face à cela? » Pendant un moment, M. Schoep ne parle pas. Il finit par dire : « Mal à l’aise ». Deux ans plus tard, il quitte le mouvement, attribuant à Mme Khan le mérite d’avoir changé sa vie et sa vision du monde. 

Cette scène, tirée du film réalisé par Mme Khan en 2017, White Right: Meeting the Enemy, est l’une des nombreuses conversations difficiles auxquelles Mme Khan s’est livrée dans sa recherche de solutions à la haine et à l’extrémisme. Depuis plus de dix ans, elle réalise des documentaires qui remettent en question les stéréotypes et favorisent la compréhension au-delà des plus grands clivages idéologiques, religieux et raciaux. Elle a reçu de nombreux prix, dont deux Emmy et un BAFTA. 

Avec la montée de la désinformation et des théories du complot en ligne, de nombreuses sociétés connaissent une polarisation, une fragmentation et une ascension du populisme qui sont renforcées par les chambres d’écho en ligne. Il est essentiel de trouver des moyens de dépasser ces clivages et d’exprimer un désaccord respectueux tout en étant capables de travailler ensemble pour résoudre les problèmes. Lorsque nous échouons à le faire, le pluralisme s’effondre violemment. 

Par le biais de sept documentaires et de Fuuse, une société de production qu’elle a fondée en 2010, Mme Khan s’est penchée sur de nombreuses menaces inquiétantes pour le pluralisme. Elle a facilité des dialogues avec des djihadistes, des membres de milices armées, des terroristes américains, des suprémacistes blancs, des militants contre l’avortement et des auteurs de violence conjugale et même des meurtriers. Outre son immense courage, son approche consiste à écouter avec une curiosité et une empathie inébranlables afin de déceler l’humanité derrière les discours haineux et de trouver un terrain d’entente.  

Dans un contexte d’extrémisme et de radicalisation, Mme Khan propose des solutions innovantes pour vivre ensemble pacifiquement. Ses films ont transformé d’innombrables personnes, qu’il s’agisse d’individus comme Jeff Schoep ou des dizaines de millions de personnes qui ont vu ses films à travers le monde. En s’efforçant d’entendre et de comprendre toutes les voix, y compris celles avec lesquelles elle n’est pas d’accord, Mme Khan démontre le pouvoir de la compassion et d’un dialogue respectueux pour surmonter les préjugés.