Alice Wairimu Nderitu

L’histoire d’Alice

Ayant grandi dans une région rurale du Kenya, Alice Wairimu Nderitu avait l’habitude de grimper dans un grand arbre pour épier. Sous cet arbre, un groupe d’aînés se réunissait pour débattre de justice à propos d’enjeux qui concernaient la communauté. Sur sa branche, où elle les regardait atteindre un consensus, elle a décidé qu’un jour elle ferait partie des aînés qui promeuvent la paix dans sa communauté. Cependant, tous ces aînés étaient des hommes et on lui a dit que les négociations de paix n’étaient pas une affaire de femme.

Des dizaines d’années plus tard, en 2010, en tant que commissaire de la Commission nationale de cohésion et d’intégration, Alice s’est assise à la table des négociations avec 100 aînés de dix communautés ethniques qui n’avaient jamais négocié la paix entre eux. Seulement une année et demie plus tôt, en 2007-2008, la violence avait éclaté dans la vallée du Rift au Kenya après l’annonce des résultats d’une élection entachée de fraude. Cette élection avait déterré des griefs historiques concernant le territoire et des tensions ethniques profondément enracinées. Lorsque la violence postélectorale s’est apaisée, plus de 1 300 Kényans avaient été tués et 600 000 personnes avaient été déplacées. En 2010, avec un référendum constitutionnel à l’horizon, les tensions se sont accrues. La région allait-elle à nouveau être déchirée par des conflits ethniques ou allait-elle s’unir dans la paix? C’est là qu’Alice a entamé un processus de paix de 16 mois. Seule femme à la table des négociations, elle a dirigé les aînés dans un dialogue qui a débouché sur les premières élections pacifiques de la région en 20 ans.

Alice est une infatigable artisane de la paix, médiatrice de conflit et défenseure de l’égalité entre les sexes qui croit que les différences peuvent être des forces et non des faiblesses. Elle encourage une grande diversité de personnes ayant différentes identités à participer dans le processus de paix et à se sentir valorisées. Par exemple, à Jos, au Nigeria, Alice a dirigé un dialogue entre neuf communautés ethniques et a été la première à intégrer les femmes à tous les échelons du processus de paix. Au sud du Kaduna, au Nigeria, elle a agi à titre de médiatrice lors d’un conflit armé entre 29 communautés ethniques, insistant avec succès pour que les femmes et les jeunes soient inclus dans le processus. Le résultat fut la Déclaration de paix de Kafanchan, signée par deux gouverneurs d’État en 2016. C’était la première fois qu’une femme jouait ce rôle au Nigeria. Dans le sud de l’état de Plateau, au Nigeria, elle est la médiatrice en chef d’un dialogue inclusif entre 46 communautés ethniques, qui sont chacune représentées par six personnes de milieux différents.

Alice a travaillé pour promouvoir le pluralisme à toutes les étapes de la médiation et de la prévention du conflit, et ce, non seulement dans l’intérêt de ceux qui ont été exclus historiquement, mais également parce qu’elle sait que la multiplicité des voix qui se rencontrent dans un dialogue respectueux est la seule manière de garantir la paix à long terme. Pour perpétuer le respect de la diversité, elle a développé un programme d’éducation à la paix et forme d’autres femmes médiatrices.

Lorsqu’elle était une enfant qui écoutait les autres, perchée dans un arbre, Alice s’est fait dire qu’elle ne pourrait pas travailler comme artisane de la paix. Aujourd’hui, elle est une éminente médiatrice et elle négocie la paix d’un bout à l’autre de l’Afrique. Elle a prouvé à maintes reprises que les femmes peuvent absolument contribuer aux négociations de paix et qu’en fait, la paix durable requiert la participation de tous les membres de la société.

Leyner Palacios Asprilla

L’histoire de Leyner

Le Chocó est un des départements les plus précaires de la Colombie. Situé au nord-ouest du pays, il est habité principalement par des Afro-Colombiens et des Amérindiens Emberá, lesquels font partie des communautés les plus marginalisées et exclues du pays. L’isolement de la région et le manque de soutien gouvernemental expliquent les décennies de violence et d’exploitation perpétrées par la guérilla et les forces paramilitaires. Les communautés du Chocó ont vu plus de 15 000 morts en 52 ans de conflit interne en Colombie.

La municipalité de Bojayá, dans le Chocó, a subi une violence constante de la part des deux côtés. Au printemps 2002, les citoyens de Bojayá se sont retrouvés pris au milieu d’une lutte entre le groupe paramilitaire des Forces unies d’autodéfense en Colombie (AUC) et le groupe guérillero des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Des membres de la communauté, les Nations Unies et le bureau de l’ombudsman de la Colombie avaient prévenu le gouvernement des dangers qu’un combat représenterait pour les civils dans la zone. Le matin du 2 mai, alors que des membres de la communauté se mettaient à l’abri dans une église, l’AUC est entrée dans une école adjacente, utilisant les résidents comme bouclier humain. S’ensuivit la plus brutale attaque en 52 ans de conflit colombien. Les FARC ont bombardé l’église, tuant 79 personnes, dont 48 bébés et enfants. Un des survivants de cette attaque fut Leyner Palacios Asprilla. Lorsqu’il est sorti des décombres, il a découvert que 32 membres de sa famille avaient été tués.

Plus d’une décennie plus tard, en 2014, Leyner a cofondé le Comité des droits des victimes de Bojayá qui représente 11 000 victimes du conflit colombien. Pendant des siècles, en raison de leur pauvreté et de leur isolement, les communautés de la municipalité de Bojayá n’ont jamais pu se faire entendre. Chaque communauté agissait indépendamment, se représentant seule devant le gouvernement, les FARC ou les organisations internationales. Parce que les communautés afro-colombiennes et Emberá étaient distinctes culturellement et linguistiquement, elles se méfiaient souvent les unes des autres. Toutefois, Leyner a compris que si plusieurs voix s’élevaient ensemble, elles seraient plus fortes que si chacune d’entre elles luttait seule pour se faire entendre. Il a uni toutes les communautés dans l’objectif commun d’arrêter la violence et de se battre pour leurs droits fondamentaux. Il a organisé des assemblés avec des représentants de chaque communauté de Bojayá, incluant les plus éloignées, et a encouragé chaque communauté à intégrer une représentante féminine. Aujourd’hui, ces communautés ont créé une voix collective qui amène leurs demandes de respect des droits de la personne aux plus hautes instances gouvernementales du pays et dans le monde entier.

En raison de sa lutte pour la justice sociale, Leyner a été invité à représenter les victimes du massacre de Bojayá lors des négociations de paix entre les forces de la guérilla et le gouvernement. Pour son rôle dans ce processus, il a été mis en candidature pour le Prix Nobel de la paix de 2016. Un autre résultat fut que les FARC ont publiquement reconnu leur rôle dans la tragédie de 2002 en plus de demander pardon lors d’une cérémonie privée organisée à Bojayá.

En rassemblant les communautés dans la lutte pour la justice sociale, Leyner a compris dans quelle mesure l’union de plusieurs voix diversifiées pouvait être puissante. Aujourd’hui, il continue de demander à la Colombie d’embrasser la diversité en respectant les droits de tous ses citoyens et particulièrement des plus marginalisés.